Chapitre d’ouvrage
2024
A. Fenech Kroke. L’Âge classique. Sociabilités récréatives. Yann Descamps, Georges Vigarello. Le Sport dans l’art, Citadelles & Mazenod, pp.142-171, 2024, 9782386110016. ⟨hal-04783545⟩
Pour la culture de la première modernité, on a pu le constater, le loisir est une notion ambivalente puisque liée à l'usage que l'on fait du temps 1 . Le temps libéré que l'on occupait aux jeux a même été considéré comme une conséquence de la Chute. Cette conception est encore ancrée dans les mentalités à la fin du XVII e siècle : « L'homme n'auroit point eu besoin de jeux […] s'il se fut conservé dans le bien heureux état d'innocence où Dieu l'avait créé. […] Les jeux et les divertissemens nous sont devenus necessaires par le péché 2 . » C'est le cadre posé par Jean-Baptiste Thiers dans son Traité des jeux publié en 1686. La nature douteuse et dangereuse du jeu, notamment quand femmes et hommes s'y adonnent ensemble, est le levier de compositions emblématiques qui donnent forme à des proverbes, tel le dessin d'Adriaen van de Venne où un couple joue au volant dans un intérieur bourgeois (vers 1632). L'échange ludique bat son plein dans cette scène entre une femme et un homme élégants, accoutrés de vêtements précieux et auprès desquels apparaissent deux domestiques. La Mort émerge cependant de derrière le rideau à l'arrière-plan, alertant sur le fait que ces plaisirs frivoles ne sont qu'occupations éphémères et vicieuses. Pour preuve, tout l'arsenal d'objets dont la charge symbolique est claire puisqu'ils font référence à des plaisirs fallacieux : les pièces éparpillées d'un jeu de dames ; les deux verres vides rappelant l'altération enjouée de l'ivresse ; la pipe signalant le nouveau vice à la mode, le tabac à fumer venu des Amériques précisément à cette époque ; les cartes à jouer, en particulier l'as de coeur au tout premier plan. Aux plaisirs des jeux de l'amour fait écho, sur la table, le luth retourné -symbolique érotique alors largement répandue. Cet instrument est en effet souvent utilisé comme une métaphore à la fois dans les images et la littérature : son manche fait allusion au phallus, et le terme luit, luth dans la langue hollandaise, évoquait le sexe féminin.